Artiste ou technicien ?

Le métier de cascadeur manque cruellement de reconnaissance en France, nous sommes absent des festivals du cinéma (Cannes, les Césars…), souvent reléguer au fin fond des génériques des films… On ne demande pas à avoir une notoriété publique mais juste un peu de reconnaissance pour le travail que l’on fait, au moins au niveau des conventions collectives! Aujourd’hui notre statut est un peu bancal, nous sommes clairement rattaché au conventions collectives de l’artiste-interprète dans le domaine des émissions de télévision mais c’est complètement flou pour ce qui est du domaine du cinéma…

Les législateurs n’ont jamais concertés de cascadeurs pour établir les conventions, en même temps nous ne pouvons pas leur jeter la pierre, nous n’avons jamais réussi à fédérer notre profession.

J’ai récemment aidé Jean-Loup Pochoy, étudiant à HEC, a réaliser ce mémoire dans l’espoir que son travail soit un support à notre cause. Voici l’introduction de son mémoire intitulé « le statut juridique du cascadeur dans le cinéma français »:

En 1982, l’Academy of Motion Pictures and Sciences, équivalent américain de l’Académie des Arts et Techniques du cinéma, refusait de nommer le film Tron à l’Oscar des meilleurs effets visuels, au motif qu’il utilisait des effets numériques, ce qui était alors considéré comme une « triche » au regard du traditionnel métier de truquiste, marqué par une tradition artisanale ancienne et forte.1 Au travers de cette décision, l’Académie refusait alors aux techniques numériques le statut d’art et à ceux qui en usaient le statut d’artistes, les reléguant au rang de simples techniciens. Elle n’imaginait pas que moins de trente ans plus tard, les effets numériques auraient conquis le domaine des effets visuels, et qu’on ne parlerait plus de programmateurs mais bien de visual effect artists.

Plus que tout autre art ou industrie, le cinéma demeure sans doute le domaine où capacité technique et élan artistique sont les plus liés, et donc le plus difficilement dissociables. À l’image des effets visuels numériques, la cascade et le cascadeur se situent sur cette frontière incernable entre la pratique et l’artistique, la technique et la pensée, la science et la magie, frontière que les époques et les cultures modulent sans cesse.

Remplaçant temporaire d’un artiste-interprète qui exerce un art dramatique unanimement reconnu, le cascadeur apporte une compétence technique certaine tout en étant présent à l’écran. Il réalise une performance qui est sublimée par la caméra du réalisateur et qui devient partie intégrante de l’œuvre qu’est le film. Mais longtemps, on lui a refusé le statut d’artiste, le reléguant au rang de complément nécessaire mais sans ambition créatrice. Aussi ancienne que le cinéma lui-même, la cascade a tardé à être considérée comme une véritable activité professionnelle et artistique. Les débuts du cinéma étaient pourtant riches de scènes où l’acteur principal était amené à réaliser des performances périlleuses, le langage corporel étant alors, en l’absence de parole, le principal outil du comédien pour émouvoir, faire rire ou frissonner le spectateur.

joe hammanIssu du célèbre « Buffalo Bill Wild West Show », le français Jean Hamman (qui se rebaptisera Joë Hamman) produit à la fin des années 1900 une série de films de western, tournés en Camargue (les Américains les surnomment alors les « western-camembert »), où il se met souvent en scène dans des situations dangereuses (ligoté sur une voie ferré, sautant sur un train en marche, etc…).2

À la même période, Buster Keaton et Harold Lloyd utilisent la cascade dans un dessein comique, avec le succès que l’on sait. S’ils réalisent alors leurs propres cascades, l’utilisation de doublures va pourtant se généraliser, les acteurs devenant en ce début de siècle des valeurs marchandes précieuses aux yeux des producteurs, garantes de succès populaire, qu’il faut donc préserver. C’est l’apport de mesures de sécurité spécifiques qui marque la véritable naissance du métier de cascadeur. Le cow-boy Yakima Canutt intègre ainsi aux tournages de western des techniques issues du monde du rodéo dont il est originaire, permettant par exemple aux cascadeurs de chuter de cheval sans risquer de rester accroché à l’étrier. Doublant John Wayne et Clark Gable dans leurs premiers films, on le considère souvent comme le premier cascadeur professionnel.3

Dans les années 60 et 70, le cinéma d’action connaît un renouveau notable, tant en France qu’outre-atlantique. Cette époque, marquée par des figures telles que Jean-Paul Belmondo dans l’Homme de Rio ou Sean Connery dans les premiers épisodes de la saga James Bond, est caractérisée par une série d’avancées technologiques qui permettent à la fois une plus grande sécurité et des cascades plus spectaculaires (airbags, balles à blanc4, etc…)

En France, l’émergence du cinéma pornographique vient déstabiliser la noble profession de comédien. Les acteurs traditionnels refusant que les acteurs pornographiques bénéficient du même statut qu’eux, le législateur donna à ces derniers le statut de cascadeurs5, ce qui en dit long sur la conception générale du métier à cette époque. La profession gagne pourtant ses lettres de noblesses dans l’hexagone, certains cascadeurs-régleurs accédant à une grande notoriété et développant une activité internationale. L’un des plus célèbres, Rémy Julienne, a ainsi connu ses heures de gloire sur des films français tels que les Aventures du Rabbi Jacob, mais a également œuvré sur des productions américaines comme l’épisode de James Bond Rien que pour vos yeux.

Les deux dernières décennies ont été marquées par l’essor de l’infographie (ou CGI pour Computer Generated Imagery) dans la production cinématographique. Permettant de remplacer le corps d’un acteur par une doublure numérique, elle remet en cause l’existence même du métier de cascadeur. Pour autant, cette technologie demeure coûteuse et demande un travail plus long que la réalisation d’une cascade réelle, ce qui réserve son utilisation aux productions à gros budgets, notamment issues des studios hollywoodiens. Par ailleurs, certains réalisateurs lui reprochent son manque « d’âme » et restent fidèles aux cascadeurs, à l’image de Christopher Nolan, réalisateur de The Dark Knight.

Dans cette séquence de The Dark Knight, c’est un cascadeur en chair et en os qui se tient au bord du vide

Dans cette séquence de The Dark Knight, c’est un cascadeur en chair et en os qui se tient au bord du vide

En France, les cascadeurs demeurent nécessaires et difficilement remplaçables. L’évolution récente de leur statut est frappante : ils semblent être passés du « côté » des artistes-interprètes, puisqu’ils sont généralement engagés en tant que tels (c’est-à-dire que leur contrat précise qu’ils sont artistes-interprètes). Pourtant, nous verrons que cette considération récente n’est en rien sécurisée par la législation, notamment parce que la définition même de l’artiste-interprète est elle-même floue et donc fluctuante.

Le récent changement de statut du cascadeur dénote donc une nouvelle conception de l’artiste-interprète issue d’un changement de perception de la profession et très peu exprimée par les textes réglementaires et législatifs. La frontière est donc en perpétuel mouvement. Elle dépend autant des usages de la profession que de conceptions philosophiques et interprétatives de la loi, lesquelles sous-tendent les décisions de justice qui cherchent à la préciser.

Depuis la loi Lang de 1985 qui instaure les droits voisins du droit d’auteur, propres aux artistes-interprètes, la frontière a pris une dimension économique majeure, qui a sans doute joué dans ce changement de perception des uns et des autres. Aujourd’hui, déterminer qui est artiste-interprète et qui ne l’est pas, c’est déterminer à qui reviendra le bénéfice des droits voisins qui impliquent une protection plus forte mais aussi et surtout une rémunération supplémentaire. Il est donc naturel que les artistes cherchent à étendre autant que possible la notion d’artiste-interprète, tandis que les utilisateurs de l’enregistrement des interprétations ou performances qu’ils effectuent cherchent plutôt à la restreindre. Ces intérêts divergents conduisent inévitablement à des différents qui aboutissent à des décisions de justice, lesquelles précisent au fur et à mesure les contours de la notion d’artiste-interprète. Les mannequins se sont ainsi vus refuser cette qualification, la jurisprudence accomplissant là une première clarification.7

Ainsi, si le cascadeur demeure aujourd’hui du bon côté de la frontière, aucune décision jurisprudentielle, aucune convention collective et aucune loi ne l’assurent de conserver ce statut dans le domaine de la production cinématographique.8 À l’aune de ces évolutions récentes et de cette incertitude autour de la notion d’artiste-interprète, le statut juridique du cascadeur mérite d’être interrogé, ne serait-ce que pour en mesurer l’éventuelle fragilité. Il ne s’agit pas ici d’analyser comment le cascadeur a traversé la frontière, mais pourquoi il mériterait ou non de rester de ce côté.

Au-delà de la considération économique que représente le bénéfice des droits voisins, deux évènements récents nous conduisent à prolonger ce questionnement de la fragilité du statut du cascadeur, sur le terrain du droit du travail. En premier lieu, la profession de cascadeur, jusqu’à présent disparate et désorganisée, est entrée dans un processus de rassemblement par le biais de la création d’une fédération, il y a 2 ans : la FCFC (Fédération des Cascadeurs Français du Cinéma). En second lieu, la ministre de la Culture Aurélie Filippetti vient de nommer un médiateur afin de superviser les négociations relatives à la rédaction d’une nouvelle convention collective réglementant l’emploi des artistes, techniciens et ouvriers de l’industrie cinématographique. À l’issue de ces négociations, une nouvelle convention collective établira de nouvelles normes salariales et statutaires dans la production cinématographique française. Le cascadeur en sortira-t-il renforcé ? Ou sa situation risque-t-elle de se précariser ? …

1 JACKSON, Matthew. Little know sci-fi fact : Why Tron’s FX got snubbed for an Oscar. Blastr, 1er mars 2013.
Disponible sur ce lien (consulté le 12 mai 2013)
2 VENTURE, Rémi. Les Indiens de Buffalo Bill et la Camargue. Editions de la Martinière, 1994, 165 p.
3 SIMMONS, Lee. Action Heroes Owe Everything to Stunt Pioneer Yakima Canutt. Wired, 10 mai 2012.
Disponible sur ce lien (consulté le 12 mai 2013)
4 GRABIANOWSKI, Ed. How Stuntmen Work. How Stuff Works.
Disponible sur ce lien (consulté le 12 mai 2013)
5 TRACHMAN, Mathieu. Le travail pornographique, Editions La Découverte SH/ Genre & Sexualité, janvier 2013, 292 p.
6 Blu-ray The Dark Knight, Bonus Gotham UncoveredTournage d’une scène, © WarnerBros. Entertainment Inc.
7 «La distinction des fonctions de mannequin et d’artiste passe par la notion d’interprétation qui caractérise l’artiste à la différence du mannequin» CORONE, François. La définition juridique du mannequin. Legicom n°9, 1995, citant Cour d’appel 1 de Paris, 8ème chambre, 27 janvier 1995 Chaudat c/Coccinelle, IPC et AD Films,
8 Nous verrons qu’il n’en est pas de même dans le domaine de la production audiovisuelle.

POCHOY Jean-Loup, Le statut juridique du cascadeur dans le cinéma français, Mémoire de recherche de M2, HEC Paris

1 commentaire

  1. Quentin1 mars 2015 à 14:42

    Je suis sur mobile et le text ne s affiche pas bien mais sinon ce métier m’intéresse ( je suis jeune ) mais j aurait besoin d un peut plus d info merci

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